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L’analyste du développement durable a un bel avenir

 

Jean-Philippe Desmartin est analyste senior chez Arese, agence française de notation sociale et environnementale. Sa mission : évaluer les politiques de ressources humaines.

Une profession nouvelle dont il tire déjà un enseignement : les sociétés qui veillent à leur éthique obtiennent souvent des résultats financiers supérieurs à la moyenne.

 

Une entreprise ne s’apprécie pas seulement en fonction de critères financiers. Les analystes en développement durable évaluent et notent, à l’intention des investisseurs dits éthiques, la politique sociale et environnementale des sociétés. Le constat de ces professionnels est simple : les entreprises ont tout à gagner, y compris de meilleurs résultats financiers, à soigner leur stratégie et leurs pratiques dans ce domaine. Focus sur ce métier, avec Jean-Philippe Desmartin, analyste senior chez Arese, cabinet de rating social et environnemental qui compte 16 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 760 000 euros.

 

Courrier Cadres:

Vous exercez un métier nouveau. Comment le définiriez-vous?

Jean-Philippe Desmartin :

A la différence des analystes financiers, nous n’estimons pas la valeur du cash flow. Nous évaluons une société en fonction de ses pratiques dans cinq domaines : les ressources humaines, l’hygiène-sécurité-environnement, les relations avec les clients et les fournisseurs, celles avec les actionnaires, les liens avec la société civile. En France, nous apprécions 120 entreprises cotées.

 

Qui sont vos clients?

Des banques, comme la Société Générale ou le Crédit Agricole, et des fonds d’investissement éthiques. Une trentaine de sociétés achètent nos évaluations. Le développement durable n’est pas un simple effet de mode. Notre indice Aspi, qui regroupe les entreprises les mieux notées par nous, montre que, sur le long terme (trois à dix ans), celles qui se préoccupent des problèmes sociaux et environnementaux obtiennent des résultats financiers supérieurs à la moyenne des sociétés cotées, tout en limitant les risques de l’actionnaire. C’est la raison du boom des fonds éthiques, passés en France, de fin 1999 à aujourd’hui, de 400 millions à 1,5 milliards d’euros.

 

Un analyste en développement travaille-t-il seul?

Non. Deux personnes au moins suivent chaque dossier. Nous commençons par rencontrer la DRH de l’entreprise, pour lui expliquer notre démarche et lui remettre un questionnaire très fouillé, avec des centaines d’indicateurs. Pour les ressources humaines, les questions portent sur trois volets : ce que nous appelons le leadership (missions et valeurs, structure de direction, systèmes d’information, communication…), le déploiement (gestion de l’emploi et des carrières, politique de rémunération, conditions de travail, aménagement du temps de travail…) et enfin les résultats (ambiance de travail, rétribution, formation, motivation, conditions de travail…).

 

Comment vérifiez-vous vos informations?

Nous réclamons des documents, comme le bilan social, et nous demandons à rencontrer certains managers : le responsable du reporting ou le directeur de l’université interne, par exemple. L’analyste prend aussi contact avec les représentants des salariés, élus des comités de groupe et syndicalistes. Avec eux nous passons au crible la vie sociale de l’entreprise, de la politique de rémunération au dialogue social, en passant par la gestion des restructurations et le climat de travail. Nous pouvons dialoguer avec l’inspection du travail, avec des experts, avec des ONG comme l’Unicef. Ces organisations non gouvernementales nous alertent sur le travail des enfants ou la corruption dans les filiales installées à l’étranger de firmes textiles, pharmaceutiques ou pétrolières. Nous comparons toujours les données de l’ entreprise aux statistiques et pratiques du secteur. C’est ce qui explique que nous n’avons pas changé notre appréciation sur Danone, malgré la polémique qui a entouré son plan social. Ce que fait cet industriel dans l’accompagnement de ses restructurations, avec une limitation des licenciements et un effort de réindustrialisation des sites, est très supérieur aux pratiques des autres entreprises agroalimentaires.

 

Votre métier semble peu normalisé, peu "scientifique"…

C’est comme si on avait dit en 1860 à Standard & Poor’s : arrêtez vos recherches de notation financière, ça ne marchera jamais ! Encore une fois, notre métier et notre méthodologie sont récents : avant de graver dans le marbre une normalisation internationale en matière de notation sociale et environnementale, beaucoup de choses restent à faire.

 

Quelles compétences doit posséder un analyste en développement durable?

Il doit avoir une compréhension globale du fonctionnement d’une entreprise et d’un secteur. A cette compétence généraliste, que donne une maîtrise de gestion, un diplôme d’ingénieur ou d’école de commerce, l’analyste doit ajouter une spécialisation, grâce à un troisième cycle en environnement ou en ressources humaines. Nous avons chez Arese des avocats de formation, qui connaissent très bien les ONG et se sont spécialisés dans les enjeux de la sous-traitance et des droits de l’homme dans les pays en développement.

 

Quel est l’avenir d’un métier qui compte quelques dizaines de professionnels en France?

Les agences de notation ne créeront pas beaucoup d’emplois. En revanche, les entreprises vont créer des centaines de postes d’analystes. Elle sont de plus en plus obligées de communiquer sur ce qu’elles font en matière de développement durable. En 2003, les sociétés françaises cotées en bourse devront dresser un rapport sur leurs impacts sociaux et environnementaux. Cela n’est possible que si des professionnels, dans l’entreprise, se chargent de collecter l’information, de la centraliser, de l’analyser et d’en tirer des projets. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, les grands groupes disposent d’équipes de cinq ou six personnes capables de faire ce travail. La France a du retard, mais une SSII comme Sys-com met en place ce type d’organisation.

 

En cas de crise, ces préoccupations ne passeront-elles pas au second plan?

En France, les entreprises les plus avancées dans le développement durable -ST Microelectronics, Suez, Usinor, Lafarge ou Business Objects- ne vont pas stopper des chantiers qui constituent un enjeu de long terme pour la gestion de l’emploi et des compétences.

 

Bernard DOMERQUE - Courrier Cadres - 7 février 2002

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